Les gens viennent me tenir compagnie dans mes rêves. C'est comme un ralliement.
On aurait dit que j'essayais de leur parler, leur raconter, mais que je devais en même temps lutter contre des forces qui me refermaient la bouche. Je suis le lion de la carte de La Force du Tarot. Ou l'ours. Quelle énergie déployée pour si peu d'efficience communicationnelle avec mes "pairs".
Comment traduire une forte charge émotionnelle que l'on souhaite partager ? Tout se bouscule, il faut placer plein de mots justes ou approximatifs, et réfléchir à où on les place, et on en perd en chemin. La submersion est toujours là, intense.
Je projette de toutes mes forces le moment encore si présent, mais il faut l'accès instantané aux mots... La conjugaison des deux est loin d'être optimale, et pourtant peut-être que quelque chose se transmet à certains esprits.
J'ai dû être forgée sur cette croyance que mon imprégnation si vive de ce souvenir pouvait se transmettre comme ça, par ce que j'envoie à l'autre comme animation, gesticulation, et par accès à nos pensées, visibles. Ce qui ne me dément pas c'est que certaines personnes semblent les toucher en peu d'explications.
Avec mon chat, on a à peine besoin de se parler, on se comprend. En même temps, je ne cherche pas à lui raconter cette scène que j'ai vue, qui m'a bouleversée.
Je dois mettre tellement de conscience dans ce rêve que je ne sais même pas si ma cognition se repose. Je dois continuer à faire vivre ce moment. L'animer de ma conscience.
Tout est obscur, dans des nuances de gris. Parfois, il y a un peu de pigmentation, sourde, délavée. Ce sont des fragments d'histoires, difficile de tout bien mettre ensemble. Les formes esquissées sont difficiles à maintenir. Et encore, je me souviens mieux de mes rêves depuis que je dois prendre un certain médicament.
Il m'arrive de me demander si j'y vois un reflet plus réel de ce monde : obscur. Une réalité dévoilée. J'ai déjà aperçu, éveillée, des pans beaucoup plus vifs, qui ne sont pas de ce monde. La lumière d'ici est en fait assez sombre et agressive, comparé à ce qu'il y a à côté.
J'étais la mieux équipée, avec mon corps, pour vivre ce que je devais vivre. Pas pour ce que je croyais, jusqu'à récemment, pouvoir vivre. À voir maintenant ce que je découvre de cette existence, un pan est soldé.
C'est bizarre de traverser un réel achèvement, accomplissement, dans sa vie, que l'on était incapable d'imaginer avant d'avoir fait l'entièreté du voyage. Loin des récits dominants.
Le social est un aspect de l'existence, elle n'est pas que ça, on peut en être projeté très hors les murs. Une vie hors normes, une vie à part, une vie en lisière. Un autre social. D'autres réseaux. D'autres tissages. Un ensemble agissant, pas qu'un corps tout puissant, pas que soi, pas qu'un individu, qui est - dans tous les cas - dépendant. Quoique l'on veuille se raconter à travers les mystifications intériorisées d'un pouvoir dévoyé.
De plus en plus font cette expérience. Être traversée par deux rives.
Les ronces font partie de la tribu des Lisières. Elles ont plus d'ancienneté que l'être humain en tissage d'interactions de réseaux de vie.


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